En Grèce, des camps de migrants aux allures de « prisons » vantés par Darmanin

En Grèce, des camps de migrants aux allures de « prisons » vantés par Darmanin

Par Elisa Perrigueur, Vera Deleja Hotko, Franziska Grillmeier et Katy Fallon

Athènes vient d’ouvrir son premier « centre fermé » pour les demandeurs d’asile à Samos, une île grecque proche de la Turquie. Érigé en exemple par le ministre de l’intérieur français, ce centre est une « prison » pour beaucoup d’ONG.

Samos et Athènes (Grèce).– Le 10 octobre, Gérald Darmanin se trouvait sur l’île grecque de Samos, à quelques kilomètres de la Turquie. « Responsabilité et humanité : c’est ce qui doit guider notre politique européenne », a tweeté le ministre de l’intérieur, qui a admiré le camp de migrants de Zervou, ouvert mi-septembre.

Pendant une heure et demie, sans la présence de médias, il a visité cette structure à 48 millions d’euros[1], baptisée « centre fermé et à accès contrôlé » par le gouvernement grec de la droite Nouvelle Démocratie. L’Union européenne (UE), qui l’a financée à 100 %, la qualifie de centre « non fermé ».

Pourtant, de l’extérieur, on ne voit que ses quelques miradors et ses deux clôtures hautes de trois mètres, surplombées de barbelés tranchants. Celles-ci encerclent 240 conteneurs blancs qui s’étalent sur près de 150 000 mètres carrés. Ils pourront abriter jusqu’à trois mille demandeurs d’asile et personnes déboutées. Ces édifices seront repeints en vert, promet Athènes, pour se fondre dans le paysage montagneux, loin des villes et des regards des touristes. La commune côtière de Vathy, où se trouvait l’ancien camp de réfugiés insalubre, se situe à huit kilomètres.

Le nouveau camp ultra-sécurisé de Zervou n’a plus rien à voir avec ce bidonville. Il sera gardé par 150 policiers et soixante agents de sécurité. Des machines à rayons X, détecteurs de métaux et portiques s’ouvrant avec des cartes magnétiques ou des empreintes digitales sont installées à l’entrée.

 

Un bus de migrants arrive dans le camp de rétention de Samos, le 20 septembre. © Photo Louisa Gouliamaki / AFPUn bus de migrants arrive dans le camp de rétention de Samos, le 20 septembre. © Photo Louisa Gouliamaki / AFP

 

Les personnes déboutées de l’asile en Grèce ne pourront pas en sortir. Elles seront enfermées dans une partie close de 960 places, appelée « Prokeka », dans l’attente de leur renvoi dans leur pays d’origine ou en Turquie.

Les demandeurs d’asile seront eux autorisés à aller et venir en dehors du camp entre 8 heures et 20 heures. S’ils rentrent trop tard, ils dormiront dans un lieu à l’extérieur du centre prévu à cet effet. Ils devront justifier leur retard auprès des autorités. Mais tout a été mis en œuvre pour que les réfugiés n’aient pas besoin de sortir. Au moins quatre bus, à 1,60 euro le trajet, font l’aller-retour jusqu’à Vathy, mais tous les services seront fournis à l’intérieur du centre, assure Athènes : laveries, wifi, supermarchés, écoles…

 

Une vue aérienne légendée du camp de Samos. © Infographie Disinfaux CollectiveUne vue aérienne légendée du camp de Samos. © Infographie Disinfaux Collective

 

Le 18 septembre, lors de l’inauguration du centre, les médias accrédités (dont Mediapart) ont surtout vu des conteneurs dortoirs vides, aménagés avec lits et armoires. La presse a été aussi invitée par les officiels grecs et européens à observer les cantines, les parcs de jeux ou les terrains de basket. La visite, très encadrée, survolée par un drone, s’est faite sous le regard des agents de la compagnie de sécurité britannique G4S.

« Cette structure est la représentation de l’accueil des réfugiés de l’UE, soit un “camp-prison”, juge M. Patrick Wieland, chef de mission de l’ONG Médecins sans frontières (MSF) à Samos. L’argent européen sert une politique de confinement et de dissuasion, elle-même appliquée par Athènes. »

Je suis stressé d’être observé en permanence, d’être comme un prisonnier

Un réfugié irakien

Le ministre de l’intérieur français félicite, lui, les autorités grecques pour cet ouvrage. « Ce camp impressionnant a été pensé comme un centre d’attente et permet aux Grecs de bien tenir leurs frontières, a-t-il déclaré, au lendemain de son passage à Zervou, lors d’une conférence de presse. De l’avis de personnes qui travaillaient dans l’ancien camp […] mais aussi de demandeurs d’asile, les conditions de vie sont meilleures. »

Pour l’heure, Gérald Darmanin a pu découvrir un camp flambant neuf peu rempli par rapport à sa capacité. Samos compte quelques centaines de demandeurs d’asile. Aussi, ils ne sont que 250 à 300 originaires notamment d’Afghanistan, de Syrie, d’Irak, du Congo, du Cameroun à avoir été transférés ici.

Ils ont été répartis en groupes : les personnes parlant farsi, arabe, et les ressortissants venus du continent africain, d’après l’ONG Europe Must Act. « Le camp est mieux que les tentes de Vathy, il y a l’air conditionné, le wifi, des cuisines, l’eau… Mais combien de temps mon nom sera-t-il “réfugié” ? Je suis stressé d’être observé en permanence, d’être comme un prisonnier », nous explique par SMS, depuis Samos, un réfugié irakien, bloqué depuis trois ans sur l’île.

C’est que « les murs des camps protègent les migrants », argumentait mi-septembre le ministre des migrations, Notis Mitarakis, résumant la doctrine qui se veut bienveillante de l’exécutif grec. Il aime répéter aux journalistes cette anecdote : « J’ai rencontré une Camerounaise [dans le nord de la Grèce – ndlr] qui m’a remercié d’en avoir construit autour du camp où elle vit, car elle se sent maintenant en sécurité contre les intrusions extérieures. »

D’ailleurs, Zervou n’est qu’un « projet pilote ». D’autres centres barricadés de ce type verront bientôt le jour à la frontière gréco-turque, sur quatre îles proches : Kos, Chios, Leros et Lesbos. Kos et Leros doivent ouvrir en novembre, Chios et Lesbos en 2022. Ils remplaceront les anciens camps dits « hotspots », insalubres et surpeuplés il y a quelques années. Le premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis précisait fin septembre que  les arrivées de réfugiés sur les îles depuis la Turquie avaient diminué de 90 % depuis deux ans. Ces cinq îles comptent aujourd’hui quelque 5 000 demandeurs d’asile.

 

Le gouvernement promet à ses insulaires grecs, pour beaucoup réticents face à ces nouveaux centres, qu’il n’y aura pas de transferts de migrants depuis l’Europe ou d’autres régions grecques. Seulement les nouveaux demandeurs d’asile arrivant depuis la Turquie. Le gouvernement conservateur dit agir par anticipation. Celui-ci est en alerte depuis la prise de pouvoir par les talibans en Afghanistan, en août. Il craint une arrivée massive de réfugiés.

Athènes fait donc construire ces camps fortifiés par les sociétés grecques Mytilineos et Terna – des mastodontes du BTP et de l’énergie. Mais la facture est réglée par l’Europe : 276 millions d’euros tirés du fonds européen pour la gestion de l’immigration.

« Depuis 2015, Athènes a reçu 3,38 milliards d’euros de l’UE, dédiés à la gestion de l’immigration », précisait mi-septembre, lors d’une conférence, la directrice adjointe aux migrations et affaires intérieures de la Commission européenne, Beate Gminder. Elle aussi se réjouissait de ce « nouveau chapitre dans la gestion des migrations ». « La migration peut être gérée de manière contrôlée, ordonnée et correcte.

Un futur système de sécurité financé par un fonds de résilience européen

Pour veiller à une gestion « contrôlée » des camps, Athènes a misé sur la surveillance. Les caméras sont au quatre coins du camp de Zervou, filmant 24 heures sur 24. Des drones sont prévus pour voler « si la police veut vérifier des choses, par exemple », dit, évasive, une source du ministère grec de l’immigration.

Les vidéos seront visionnées depuis Athènes. Le ministre de l’immigration a présenté avec fierté mi-septembre aux représentants européens une salle de contrôle spécialement aménagée dans la capitale, pour la réception de ces images de vidéosurveillance. « Un système d’intelligence artificielle pourra également détecter et alerter les autorités en cas de gros rassemblements ou rixes, de départs de feu, par exemple, dans le camp, par précaution », ajoute la source du ministère.

 

La salle de vidéosurveillance du camp de Zervou, à Athènes. © Compte Twitter de Notis MitarakisLa salle de vidéosurveillance du camp de Zervou, à Athènes. © Compte Twitter de Notis Mitarakis

 

Ce dispositif sécuritaire, là aussi « pilote », du camp de Samos n’est qu’un aperçu d’un programme de surveillance bien plus vaste. Le gouvernement grec ne souhaite pas équiper uniquement les nouveaux centres des îles mais aussi tous les camps de réfugiés de Grèce. Le pays en compte au total 39.

Fin 2020, l’exécutif a donc lancé un programme de surveillance pour les prochaines années. Il se décline en trois projets baptisés des noms des héros mythologiques Centaure (pour la sécurité digitale), Rhéa (systèmes de télécommunication) et Hypérion (installation des systèmes de contrôle d’accès et de surveillance des installations). Ils seraient estimés à plus de 36 millions d’euros, d’après les appels d’offres consultés par le collectif de recherche grec Disinfaux et transmis à Mediapart.

Ce futur programme de surveillance n’est pas compris dans les 276 millions d’euros octroyés par l’UE pour la construction des nouveaux centres. Si l’argent est bien européen, cette fois, il n’est pas issu d’un fonds dédié à l’immigration, mais d’un autre programme, théoriquement destiné à la reprise économique post-Covid-19 ainsi qu’à la transition numérique et énergétique.

En effet, Athènes s’appuierait sur l’instrument FRR (Facilité pour la reprise et la résilience), pièce maîtresse du plan de relance européen « NextGenerationEU », réservé aux États membres. Ce plan global sous forme de prêts et de subventions vise à « réparer les dommages économiques et sociaux immédiats causés par la pandémie ». La Commission a estimé que ce programme de surveillance entrait dans ce cadre.

Elle a validé en juin un premier versement de 30,5 milliards d’euros sur plusieurs années dans le cadre du FRR, pour le financement de divers programmes, incluant ce projet sécuritaire. La Commission nous confirme par mail l’utilisation du FRR pour, entre autres, l’installation d’« un système numérique de sécurité et de sûreté » dont l’objectif est « ​​de garantir la sécurité et la sûreté des résidents [des centres] de manière non intrusive », sans préciser toutefois le montant utilisé.

« Pas de barbelés » pour les enfants

En dehors des caméras, qui veille aujourd’hui aux conditions de vie des nouveaux résidents à l’intérieur du camp de Zervou ? Quelque quatre cents employés du Haut Commissariat aux réfugiés (HCR), des services de santé et de l’asile grec et européen, Europol, l’Organisation internationale des migrations (OIM), Frontex et quelques organisations non gouvernementales peuvent y travailler.

Mais, à terme, le gouvernement grec espère confier la gestion de ces camps à des compagnies privées et ne cache pas vouloir évincer l’OIM et le HCR. En outre, de nombreuses ONG ont refusé de rentrer dans ce camp, dont elles dénoncent le caractère carcéral.

L’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (FRA) avait pourtant publié en février un texte de recommandations, pour la construction de ces centres, « relatives aux droits fondamentaux ». Dans un document obtenu par le collectif d’enquête allemand FragDenStaat, l’agence consultative souligne notamment la nécessité d’éviter « une construction de type prison pour prévenir les nouveaux traumatismes » ou de « ne pas exposer les enfants à des clôtures de type barbelés ». Des recommandations peu suivies à Zervou, de l’avis de beaucoup qui l’ont visité.

« J’ai été déprimée à la vue des barbelés, relate l’eurodéputée néerlandaise du groupe des Verts Tineke Strik, venue en mai dernier. Je crains un confinement à long terme pour ces personnes, tout comme la mise en place d’une atmosphère dure et sinistre. »

L’ambition de ces nouveaux centres est de réduire le traitement des demandes d’asile à deux mois, contre parfois des années auparavant. Mais le sort des personnes déboutées, notamment, apparaît incertain. Le concept des Prokeka, parties du centre où ils restent enfermés, a été condamné ces dernières années par le Comité européen pour la prévention de la torture (CPT) pour ses conditions « dégradantes ». Les personnes déboutées sont censées y rester jusqu’à dix-huit mois, le temps de leur renvoi dans leur pays ou en Turquie. Problème : le pays voisin, qui compte près de quatre millions de migrants sur son territoire, refuse tout retour.

Psychologiquement, « la durée incertaine des séjours est peu supportable », rappelle l’architecte autrichienne Andrea Seelich, spécialisée dans l’élaboration de prisons, qui estime que ces nouveaux centres relèvent des « camps d’internement, que [les résidents] n’ont pas le droit de quitter sans autorisation de l’institution ».

À cette logique qualifiée « d’internement » s’ajoute une stratégie de dissuasion des arrivées des migrants en Grèce. Elle passe par une intensification du contrôle des frontières, depuis mars 2020. À cette date, le président turc Recep Tayyip Erdogan avait annoncé l’ouverture temporaire de la frontière gréco-turque, attirant des milliers de réfugiés aux portes de la Grèce.

Et les frontières grecques sont celles de l’Europe, comme l’avait alors rappelé Ursula von der Leyen. La présidente de la Commission européenne avait alors remercié Athènes « d’être [le] bouclier européen ». Athènes renforce ses effectifs aux frontières mais veut aller plus loin dans sa logique de dissuasion. En août, l’exécutif a achevé, cette fois à ses frais, un mur anti-migrants de 40 kilomètres à sa frontière terrestre, estimé à plus de 60 millions d’euros. Il envisage de le prolonger, en raison de la situation en Afghanistan.

Sa stratégie a maintenant dépassé les limites de la légalité. Athènes doit répondre aux accusations de « push-backs », des refoulements de migrants arrivés sur son territoire vers la Turquie. Ils ont été documentés par de nombreux reportages et confirmés par les gardes-côtes turcs.

Le gouvernement grec vient juste d’ouvrir une enquête sous la pression de l’UE. Elle fait suite à la parution d’un article d’un consortium de médias internationaux, dont Libération, rappelant la violence de ces pratiques illégales.

Le 11 octobre, lors de son passage en Grèce, Gérald Darmanin a vanté le « modèle » que constituait la politique migratoire grecque. « Nous demandons aux pays du sud de l’UE de faire comme les Grecs, de contrôler davantage les frontières extérieures, et aux autres pays d’accepter un système de solidarité », a-t-il insisté, parlant au nom de la France.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.