En Grèce, les migrants enfermés subissent en plus le coronavirus

En Grèce, les migrants enfermés subissent en plus le coronavirus

28 mars 2020 / Raphaël Goument (Reporterre)

Sur l’île grecque de Chios, un des « hotspots » imaginés par Athènes et les institutions européennes afin de faire face à l’afflux migratoire depuis 2015, des abris de fortune s’étalent à perte de vue et des montagnes d’ordures s’accumulent. La menace du coronavirus fait désormais craindre un désastre sanitaire à huis clos.

  • Chalkeio, île de Chios (Grèce), reportage

Vial, le camp de réfugiés de l’île de Chios, est planté là, au milieu des champs d’oliviers. La capitale de l’île (qui porte le même nom qu’elle) est à une dizaine de kilomètres. Il faut rouler, longer le petit aéroport de l’île, dépasser les luxueuses villas dont les hauts murs de pierre protègent les citronniers et les orangers des vents violents. D’ici, on ne voit pas la mer. Seulement les montagnes rocailleuses. Des abris de fortune s’étalent à perte de vue. À hauteur des premières tentes, un homme attend, assis sur le bord de la route. Il lève un doigt vers le ciel, poing fermé, et l’accompagne d’un « Fuck Vial ».

Le camp est un labyrinthe aux dédales de chemins boueux. Il faut sans cesse enjamber des rigoles rudimentaires creusées dans la terre orange. Ceux qui sont coincés ici s’y repèrent avec facilité. Des familles entières s’entassent et survivent, coûte que coûte, dans des abris de deux à trois mètres carrés. Sous les bâches, la chaleur étouffante succède déjà au froid rude de l’hiver. Partout, des montagnes d’ordures s’accumulent. Elles ne sont plus ramassées depuis des mois. Lorsque le vent tombe, la réalité revient en plein visage, ça pue la pisse et l’ammoniaque, la pourriture et le désespoir. Une réalité qui remplace peu à peu le rêve d’Europe. « Il faut rester alerte, tout le temps. Surtout ne pas s’oublier, ne pas oublier qui tu es et quels sont tes objectifs, pour ne pas mourir ici », résume Aram, dans un anglais précis. Elle a seulement 20 ans et a quitté Mossoul en octobre. Elle est accompagnée d’un autre Irakien, plus âgé qu’elle. Un ami de sa sœur. Ils étaient au collège ensemble, se sont retrouvés par hasard en Turquie. Depuis, ils ne se quittent plus.

Si l’enfer avait un visage, Vial pourrait en être le reflet. Ils sont plus de 6.000 à s’entasser ici sur quelques hectares, un immense bidonville à ciel ouvert siglé UNHCR — l’agence de l’ONU chargée des réfugiés. « La capacité originale n’était que de 1.100 places », précise Louisa [le prénom a été modifié], responsable dans une organisation internationale. Et d’ajouter : « Jusqu’à août 2019, la situation était loin d’être bonne, mais cela se calmait par rapport aux arrivées massives de 2015. Mais, à partir de septembre, l’an dernier, les arrivées sont reparties à la hausse. Le camp est totalement saturé, c’est une honte que les gens soient traités ainsi. »

« Certains sont sur l’île depuis deux ans, on les laisse croupir ici »

En cause, la situation en Syrie, qui pousse inlassablement des millions de personnes à l’exode, mais aussi la crise économique qui touche la Turquie. Sans compter les lois promulguées en Grèce par le gouvernement de droite de Kyriákos Mitsotákis — élu en juillet 2019 — afin de restreindre au maximum les mouvements des nouveaux arrivants vers le continent, désormais réservés à de très rares cas de « vulnérabilité ». Résultat : les « hotspots » imaginés de concert avec la Commission européenne afin de fixer l’afflux migratoire débordent de toutes parts. Moria, le camp de Lesbos — une autre île proche de la Turquie, au nord de l’île de Chios —, compte plus de 20.000 personnes en attente de traitement de leur demande d’asile. Rien qu’en 2020, plus de 10.000 personnes ont tenté la traversée, selon l’UNHCR. En première ligne, les îles grecques les plus proches, dont Chios. Par temps dégagé, on aperçoit au loin les côtes turques. Des réseaux de passeurs prennent entre 800 et 1.000 dollars pour les envoyer vers les îles à la nuit tombée, souvent leurs dernières économies.

Abdullah jure avoir réussi au bout de la dixième fois. « Mon histoire est celle de tous les gens ici. » Ce Syrien de 31 ans, originaire de Damas, est arrivé il y a cinq mois à Vial après quatre ans passés en Turquie et quatre années à fuir les combats dans son pays. Cinq mois sans que sa demande d’asile soit enregistrée. « Certains sont sur l’île depuis un, voire deux ans, on les laisse croupir ici en dépit du droit international et de la Convention de Genève », confirme Louisa. Et de s’emporter : « Les gens ici sont privés de leurs droits les plus basiques : ils devraient avoir accès aux soins, à l’éducation… » La femme d’Abdullah, enceinte d’un deuxième enfant depuis quatre mois, n’a toujours pas pu voir de médecin. Sa mère, elle, est toujours à Idlib, en Syrie, en proie à de violents affrontements entre le régime de Damas et la Turquie. La situation ? Il la connait. Des nouvelles de là-bas ? Aucune.

Les institutions ne sont pas pour autant absentes du camp. Au cœur des abris de fortune se dresse un immense bâtiment de tôle entouré de barbelés et gardé par des hommes en armes. C’est dans cette usine de recyclage désaffectée que cohabitent 80 employés du gouvernement grec, de l’Union européenne et des organisations internationales. Frontex, Europol, le service d’asile grec et son équivalent européen, l’Easo. Mais aussi l’UNHCR, des médecins et des psychologues. Sans oublier la douzaine de policiers antiémeutes détachés en permanence afin de gérer les bagarres quasi quotidiennes. « C’est toujours la même histoire, deux ou trois personnes commencent à se battre et ça finit en affrontement général entre communautés : jets de pierres, tentes brûlées, etc. Les policiers usent de grenades lacrymogènes pour calmer tout le monde », résume Louisa. Elle ajoute : « Encore la semaine dernière, ça a dégénéré entre des Somaliens et des Palestiniens. Dix-sept personnes ont été condamnées à quatre ans de prison sans avocat ni traducteur… »

En attendant un enregistrement ou le résultat de leur procédure de demande d’asile, les exilés, livrés à eux-mêmes, organisent leur survie. Ils se regroupent naturellement entre communautés. Les Syriens sont les plus nombreux, suivis des Afghans. Mais on trouve aussi des Somaliens, des Kurdes, des Palestiniens, des Yéménites, des Guinéens ou des Togolais. Bien que les autorités distribuent tous les jours à chaque personne 1,5 litre d’eau et trois repas sous forme de barquette, c’est le système D qui prime. Certains sacs poubelles débordent de rations alimentaires encore intactes. « Personne n’y touche tellement c’est infâme, on a peur de tomber malade », s’énerve Abdullah. Cette nourriture vient du continent, l’armée grecque a décroché le contrat d’approvisionnement. « C’est évident que certains s’enrichissent », glisse Louisa.

Même s’il n’y a pas encore de cas de contamination, le coronavirus rend la vie encore plus dure

Chaque réfugié reçoit une carte de crédit de l’UNHCR, avec une allocation d’en moyenne 80 euros par mois. Argent vite dépensé en ville pour du riz, des pâtes, de l’huile et autres produits de première nécessité. Dans le centre-ville de Chios, impossible de ne pas remarquer ces allers-retours permanents des exilés qui ne quittent jamais leur petite pochette bleue plastifiée contenant leurs papiers, de peur de se les faire voler. Paradoxalement, l’afflux migratoire a fini par constituer un secteur économique pour la petite île. « Entre les travailleurs des ONG, les envoyés du gouvernement, ceux des institutions européennes : les réfugiés deviennent une économie. Tous ces gens louent des voitures, des appartements… » confirme Louisa. L’essentiel de l’activité des taxis rouges du centre-ville, par exemple, consiste à emmener et ramener les réfugiés de Vial jusqu’à la place centrale de Chios.

Pour autant les relations avec les insulaires sont loin d’être harmonieuses. Des histoires de vol, des ordures disséminées… ont rapidement empoisonné la cohabitation avec les habitants du village tout proche, Chalkeio. Lorsque l’île s’est embrasée, début mars, à la suite de l’annonce par Athènes de la construction d’un nouveau camp fermé, des barrages ont été érigés sur l’unique route menant au camp pendant presque une semaine. L’irruption du coronavirus a rendu permanent cet état de siège. Bien qu’aucun cas n’ait encore été détecté à Chios, les ONG et les organisations caritatives qui portaient à bout de bras la vie des réfugiés ont drastiquement réduit leur activité. Entre le retour au pays des volontaires internationaux et les mesures de confinement imposées le 23 mars par Athènes, la situation fait craindre un drame sanitaire.

Louisa confirme la présence minimale des ONG et des organisations humanitaires : « Le gouvernement a annoncé mercredi 25 mars que les services de traitement des demandes d’asile allaient être mis en pause » et que les mesures de restriction dureraient au moins jusqu’au 21 avril. Difficile, sur place, de communiquer les gestes barrière aux réfugiés. « Ils n’ont pas vraiment conscience de la situation », explique Louisa. Si on a un cas, ils vont fermer tous les accès au camp… On est en train de mettre en place des systèmes pour continuer à travailler à distance si ça arrive notamment via WhatsApp. »

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