Guinée: la vente des terres finance la migration

Guinée: la vente des terres finance la migration

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Texte par : Arnaud Jouve

La Guinée est le premier pays d’Afrique subsaharienne en termes d’immigration irrégulière en France. Un phénomène particulier et dramatique, qui risque d’avoir de lourdes conséquences pour la Guinée. Entretien et analyse avec Olivier Peyroux.

Le sociologue Olivier Peyroux, cofondateur de l’association Trajectoires, travaille depuis plusieurs années sur une étude, commandée par Caritas Maroc et Caritas France, pour comprendre les spécificités de la migration guinéenne.

RFI : Pourquoi cet intérêt particulier pour le phénomène migratoire guinéene ?

Olivier Peyroux : Quand on regarde les chiffres, cette migration guinéenne est surprenante. La Guinée est un pays d’Afrique de l’Ouest qui est relativement petit démographiquement avec une population approximative de 13 millions d’habitants. Lorsqu’on regarde les chiffres des trois dernières années pour les mineurs non accompagnés (MNA) guinéens, on observe que c’est la première nationalité en France dans les arrivées en provenance d’Afrique subsaharienne, tout confondu, Afrique de l’Ouest et de l’Est. Quand on regarde les chiffres de l’asile, on remarque qu’en France, en Belgique et en Espagne, les Guinéens sont la première nationalité pour les demandeurs d’asile d’Afrique subsaharienne depuis 2017. C’est d’autant plus surprenant que la Guinée n’a pas une diaspora développée dans ces pays, à la différence des diasporas malienne, sénégalaise ou ivoirienne beaucoup plus présentes, la diaspora étant en général un facteur important de migration.

Le deuxième point que l’on observe, c’est que certes il y a des difficultés politiques en Guinée, mais si on compare avec le Mali par exemple, qui est un pays au bord de la partition, on n’est pas dans cette gravité politique, ni en termes de conflit comme c’est le cas au Mali. Donc, on n’a pas de facteur explicatif à première vue qui explique cette arrivée importante de Guinéens, qu’ils soient mineurs en âge ou majeurs.

Depuis combien de temps ces arrivées guinéennes sont-elles significatives ?

Depuis 2016, c’est tout à fait significatif. En France, la cellule de répartition nationale de la protection judiciaire de la jeunesse qui est financée par l’Etat et dont la fonction est de répartir les MNA sur le territoire pour que ce ne soit pas un poids trop lourd pour les départements, est une source de référence sur les chiffres des mineurs non accompagnés (MNA). D’après cette cellule, les MNA guinéens représentaient en 2017, 29% de l’ensemble des MNA arrivés en France et 31% en 2018 et 2019. Donc on est sur une moyenne de 30%. C’est de loin la première nationalité de MNA pris en charge en France. En valeur absolue, 4 323 MNA Guinéens en 2017, 5 227 en 2018 et 5  47 en 2019. Si on totalise majeurs et mineurs guinéens en France, on est à peu près sur 11 000 personnes qui arrivent par an depuis 2017, ce qui est important pour cette migration.

Comment expliquez-vous ce phénomène migratoire guinéen alors que la Guinée se porte plutôt mieux économiquement que dans le passé ?

Si on observe économiquement, on voit que depuis 2016 la Guinée renoue avec une croissance soutenue de l’ordre de 6% chaque année, ce qui n’est pas le cas de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest. Mais politiquement, il y a une inquiétude pour l’avenir, comme en témoignent un certain nombre de manifestations récentes de l’opposition suite au référendum sur la Constitution qui permet au président Alpha Condé de briguer un troisième mandat, considéré par l’opposition comme une atteinte à la démocratie guinéenne, avec le risque d’installation dans la durée d’un chef d’Etat comme la Guinée en a connu dans son histoire. De plus pour les Guinéens, il est pratiquement impossible d’avoir des visas pour migrer en Europe et donc la seule voie, qui est la plus empruntée, c’est celle de la migration irrégulière.

Pour comprendre, Il faut distinguer les questions structurelles des questions personnelles. En ce qui concerne les questions personnelles, dans les entretiens les raisons invoquées par les majeurs et les mineurs sont un peu différentes. Les mineurs pointent davantage les violences familiales et se disent victimes de mauvais traitements, par exemple quand il y a un décès et que la mère se retrouve sous la coupe de la première épouse du mari décédé. Les adultes invoquent davantage la raison politique. Il y a vraiment ce sentiment partagé de manque de perspectives. Tous pointent une corruption endémique, un népotisme, car c’est une société très clientéliste où il est très difficile sans relations d’obtenir un travail ou de faire des études. Le délabrement et la privatisation du système d’éducation est aussi invoqué par des jeunes qui n’ont accès à la mondialisation que par les images et qui ont l’impression que cette société actuelle, notamment avec le maintien au pouvoir du président actuel, ne leur offrira pas des perspectives dans un avenir proche, et cette absence de perspectives les poussent à migrer. Donc du point de vue structurel, il y a un mélange d’une société qui au niveau des services public semble ne plus avoir de système éducatif public fonctionnel, de système de santé public fonctionnel et avec une justice pointée comme privatisée, dans le sens où la corruption a créé une forme de privatisation de la justice. De plus, il a aussi des questions de conflits fonciers. Il y a des incertitudes au niveau du cadastre qui rendent très compliquées certaines successions. Et enfin comme tous les jeunes, il y a un désir d’aspiration, de faire partie de la mondialisation dont ils se sentent exclus s’ils restent en Guinée. C’est le sentiment profond qui ressort des entretiens.

Combien coûte un voyage vers l’Europe pour ceux qui décident de migrer irrégulièrement ?

Dans le cadre de la migration irrégulière, la principale voie est la voie terrestre. Pour les garçons comme pour les hommes, c’est cette voie qui est empruntée et donc elle a un coût parce qu’une fois sortie de l’espace de la CEDEAO – par exemple une fois sortie de Gao (Mali) – cette migration ne peut se faire que par des passeurs qu’il faut rémunérer. Si on ne le fait pas, on ne peut pas dépasser certaines frontières : on risque d’être séquestré, kidnappé, parfois vendu, donc le coût est pratiquement obligatoire pour l’ensemble des personnes qui tentent l’aventure migratoire.

Les coûts varient entre 3 000, 4 000 euros, notamment s’il s’agit de personnes qui cherchent à passer les fameuses barrières de Ceuta et Melilla qui deviennent de plus en plus infranchissables, c’est-à-dire les deux enclaves espagnoles qui sont sur le continent Africain, situées au Maroc. En revanche, et c’est une voie qui se développe de plus en plus, si les personnes souhaitent rejoindre l’Espagne avec une embarcation, qui part notamment de Nador, plus que de Tanger, il faut rajouter entre 3 000 et 5 000 euros. Donc on arrive à des coûts de migration qui peuvent s’élever au minima du minima à 3 000, 4 000 euros jusqu’à 10 000 euros si ce n’est plus, car sur la route il peut y avoir des surprises, les personnes peuvent de faire dépouiller, kidnapper etc.

Comment le candidat à l’immigration peut–il trouver les fonds nécessaires pour financer son voyage ?

C’est un petit peu notre hypothèse de travail. Dans d’autres pays, en général c’est la diaspora qui se cotise et qui aide la personne à rejoindre l’Europe. Or, la diaspora guinéenne en Europe, peut-être à l’exception de la Belgique, reste très limitée en nombre et donc, comme on a pu le vérifier par des entretiens, une grande partie des jeunes n’ont pas des membres de leur famille et encore moins des « sponsors », installés à l’étranger qui les aideraient à financer leur voyage. Donc se pose la question : comment font-ils pour rassembler cette somme, sachant que la Guinée reste un pays où la richesse est très mal répartie, avec une grande partie de la population – 55% d’après la Banque Mondiale – sous le seuil de pauvreté ?

Il est donc difficile de comprendre comment les personnes sont en capacité de rassembler cet argent. On s’est aperçus qu’il y avait des systèmes d’héritage. C’est souvent au moment d’un décès que les jeunes prennent la route parce qu’ils ont les moyens d’emprunter aux autres membres de la famille lors du décès et du partage des richesses de la personne défunte. Mais, en cours de route, des frais supplémentaires qu’ils n’avaient pas prévus viennent se rajouter et souvent, les Guinéens vont demander à leur famille d’emprunter de l’argent à des prêteurs. La spécificité guinéenne, c’est qu’on trouve davantage de prêteurs que dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest pour une raison qui est assez facile à comprendre au regard du développement actuel de la Guinée. Depuis 2016, les investissements étrangers sont très importants, notamment autour des mines, puisque la Guinée au niveau du sol et du sous-sols possède des richesses très importantes : un tiers des réserves mondiales de bauxite, des mines de zinc, de diamants, d’or et de nombreux autres minéraux. Ces ressources suscitent des convoitises et ont développé toutes sortes d’intermédiaires qui espèrent revendre un terrain et qui pratiquent différentes formes d’expropriations. On trouve beaucoup plus facilement en Guinée des personnes qui sont prêtes à financer cette migration en donnant un crédit. Le véritable piège, c’est que ce ne se sont pas des crédits réalisés par des usuriers classiques qui cherchent à récupérer un taux d’intérêts très élevé. L’objectif de ces crédits, c’est que les personnes ne soient pas en capacité de les rembourser pour que les prêteurs récupèrent la terre, parfois des troupeaux, mais surtout des terres puisque ce sont surtout ces terrains qui sont convoités. Car une fois que le terrain est récupéré, l’intermédiaire va pouvoir revendre parfois dix fois le prix à des compagnies ou à d’autres entreprises surtout étrangères.

On imagine souvent que les migrants viennent des populations les plus pauvres et les plus désespérées mais là vous nous parlez de populations qui ont des dispositions financières. La migration guinéenne est-elle constituée principalement de populations qui disposent d’un capital ?

Ce ne sont jamais les populations les plus pauvres qui migrent. Cela demande des ressources aussi bien en capital qu’en termes d’adaptation qui ne sont pas à la portée des populations les plus pauvres. Les populations qui sont relativement pauvres, sans être les plus pauvres, vont migrer dans les pays limitrophes : 80% des migrations se font dans un pays voisin, très peu partent loin et encore moins vers l’Europe. On peut avoir des personnes provenant des campagnes et des villages, mais on reste sur des personnes qui seraient de la classe moyenne pauvre à la classe moyenne élevée. C’est plutôt ce spectre de population.

En termes de profil, il s’agit surtout d’une migration masculine de 15 à 30 ans. On retrouve dans les flux migratoires pratiquement toutes les origines ethniques du pays, mais ceux que l’on voit le moins actuellement dans la migration, ce sont les forestiers.

Quelles sont les principales routes utilisées pour parvenir en Europe ?

Jusqu’en 2016 – 2017, le voyage passait majoritairement par la Libye. Les personnes en général partaient de Guinée, à travers le Mali rejoignaient le Niger et remontaient sur la Libye avec tous les risques qu’on connaît pour rejoindre ensuite l’Italie à travers la Sicile sur des embarcations de fortune. Depuis 2017, la principale route passe toujours de Guinée au Mali mais pour rejoindre l’Algérie. Certains travaillent un moment en Algérie pour pouvoir financer le reste du voyage et ensuite partent vers le Maroc en passant par Oujda, puis cherchent à regagner l’Espagne, d’où elles iront majoritairement en France ou parfois en Allemagne ou en Belgique.

Sur la réalité de la route, les migrants expliquent qu’à partir de Gao, ils sont obligés d’utiliser des passeurs avec ce qu’ils appellent des « taxis mafia », des taxis qui les conduisent d’un point à un autre, parfois de l’autre côté de la frontière et qui les amènent le plus souvent directement dans ce qu’ils appellent les « foyers », des appartements ou des maisons qui sont fermés et gardés. Là, ils exigent d’être payés et demandent en général à des personnes restées en Guinée d’envoyer par transfert la somme demandée. Une fois que les candidats à la migration ont payé, ils sont libérés et peuvent continuer la route. Ceux qui ne sont pas en capacité de payer sont torturés, souvent avec le téléphone allumé pour que leurs proches entendent, afin de les obliger à payer. C’est souvent à ce moment-là que les familles se décident à emprunter de l’argent aux intermédiaires qu’on a décrit et donc de s’endetter, avec un risque de non-remboursement et de perdre une partie de leur patrimoine. Et pour ceux qui n’ont pas de famille et qui ne sont pas en capacité de payer ou d’emprunter de l’argent, le risque est d’être vendu et exploité dans des formes très proche de l’esclavage parfois pendant plusieurs mois ou plusieurs années. C’est pour cette raison que cette route et très dangereuse et la façon de limiter le danger est d’avoir un capital. On observe aussi des personnes qui font du « step by step » (étape par étape) qui travaillent dans chaque pays pour financer leur passage aux frontières.

Les femmes empruntent-elle les mêmes trajets ?

La migration des femmes est moindre. Elles ne passent pas majoritairement par la route terrestre. La plupart des femmes prennent un vol soit au départ de Conakry (Guinée) ou au départ de Dakar (Sénégal) et atterrissent au Maroc à Casablanca, pour ensuite tenter de rejoindre l’Europe. La difficulté est que l’on perd totalement la trace des nombreuses jeunes femmes guinéenne que l’on voit au Maroc quand elles passent en Europe. Une des hypothèses est qu’un certain nombre de femmes rejoignent des maris et que leur venue correspond à une forme de regroupement familial. Les deux familles se mettent d’accord pour que les maris installés en France puissent faire venir leurs épouses directement de Guinée et c’est la famille du mari qui finance le voyage. Cela reste une hypothèse, qui n’est certainement pas la seule. Mais on a du mal à interviewer ces jeunes femmes parce qu’elles sont très peu présentes dans les structures de prise en charge, que ce soit pour une demande d’asile ou pour les MNA.

Quelles sont les actions possibles pour endiguer le phénomène ?

Si on regarde les chiffres, on observe que le flux est constant. Donc, on voit bien que malgré toutes les formes de sécurisation des frontières, la réponse entièrement sécuritaire ne fonctionne pas avec cette migration. Ce qu’il faudrait surtout serait de diminuer les risques. En Europe de l’Ouest, on a énormément de secteurs économiques qui sont en pénurie de main d’œuvre, donc ce n’est pas véritablement une difficulté pour l’Europe d’absorber cette migration quel qu’en soit le motif. La vraie difficulté, c’est surtout la conséquence de cette migration irrégulière. C’est un risque d’appauvrissement des familles pour ceux qui se sont cotisés, qui ont emprunté de l’argent pour pouvoir permettre à un membre de leur famille de partir. Cela risque d’avoir des conséquences sociales en Guinée très importante. En général, la migration est plutôt un enrichissement car la diaspora reverse de l’argent aux familles. Mais dans le cas de la migration guinéenne, ce qui est inquiétant, c’est que cela peut aboutir à un appauvrissement puisque cela se traduit clairement par une perte importante de patrimoine.

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