Le burn out des bénévoles

Le burn out des bénévoles

Harcèlement des autorités, épuisement, détresse psychologique :  les personnes qui accueillent chez eux les exilés sont parfois en grande souffrance. Difficile de se l’avouer, encore plus de se confier. Par Michel Henry – Correspondance à Briançon

Quand, au printemps dernier, on a contacté cette militante chevronnée pour l’interroger sur la fatigue psychologique liée à l’accueil des exilés, elle nous a lâché d’emblée : « Je sature sur les récits de torture ». Du coup, dès que le jeune qu’elle héberge commence à raconter les horreurs subies en Libye, Anne use d’un subterfuge : « Je lui mets un Charlie Chaplin. Je ne supporte pas qu’il ait vécu tout ça ». Puis cette Marseillaise nous a parlé sans s’interrompre. « J’ai 63 ans, ça fait quarante ans que je me bats pour accueillir les plus démunis car je crois profondément en l’être humain. Mais si l’homme est capable de torturer un enfant de 12 ans, qu’est-ce que je fais avec ça ? Ça m’ébranle dans mes convictions. Et ça peut m’ébranler dans ma façon d’accueillir », s’inquiète-t-elle.

Son protégé est « psychologiquement bien abîmé », ce qui l’abîme en retour. « C’est secouant. À quoi je crois maintenant ? Ça marche peut-être mieux pour ceux qui ont la foi ». Déstabilisée, cette ancienne infirmière se voit, dans ses moments de découragement, tout quitter, rejoindre une île déserte « pour tricoter ». Une dérobade ? Non, un éclair de lucidité, pour ne pas se noyer. « J’ai atteint ma dose ». Et si elle envisage de laisser tomber l’accompagnement, c’est qu’elle a atteint ce moment où il faut se protéger soi-même plutôt que de s’écrouler sans rien comprendre. Sauf qu’il n’est guère évident de détecter cet instant quand on a la tête dans le guidon. Et prendre du recul oblige à assumer un sentiment de faiblesse, voire une culpabilité vis-à-vis de ceux que l’on héberge, qui sont passés par de bien pires épreuves. « L’épuisement des solidaires est réel », concède-t-elle. Il faut souvent briser un tabou pour en parler. En réalité, ses questionnements révèlent une urgence : il faut aider les aidants.

Militants ou simples citoyens, fraîchement débarqués parmi ces exilés avec leur bonne volonté, ou actifs depuis des années, tous ont besoin d’une épaule qui soulage, d’une parole qui réconforte, d’une oreille qui écoute, d’un cadre qui éclaire sur les bonnes pratiques. Jamais prononcé, le terme de burn out plane sur les conversations comme un fantôme.

Une douleur ressentie comme illégitime

Marie-Anne bénévole au refuge solidaire de Briançon © Bertrand Gaudillière

« Certains aidants ont craqué ou se sont trouvés en grande difficulté, avec l’impossibilité de reconnaître cette souffrance et d’en parler », rapporte Claire Billerach, psychologue à Briançon (Hautes-Alpes) pour Médecins du monde. La plupart du temps, ils ont l’impression qu’il ne serait pas légitime de se plaindre. « Pourtant, ils doivent pouvoir déposer ce qui est trop lourd ».

Au Refuge de Briançon, lieu d’accueil pour les migrants, des psychologues sont donc à la disposition des bénévoles. Le besoin de soutien est réel : l’arrivée de migrants par la montagne en provenance d’Italie depuis 2016, avec parfois 50 à 100 personnes par jour, a mis certains bénévoles sur les genoux. « Ça use, à force, témoigne Marie-Anne Miclot-Rousseau, qui a longtemps hébergé des mineurs avec son mari. On se dit qu’on va être à la retraite et s’occuper de nos petits-enfants mais il y en a qui arrivent tout le temps. Ils partent, reviennent, sont déboutés du droit d’asile… » Et il faut encaisser « toujours les mêmes récits qui finissent par sortir, les noyades ». « Au début, ils n’en parlent pas. Puis, quand on les revoit deux ans plus tard, ça les mine. Peut-être qu’ils auront des troubles très profonds ensuite, et nous aussi ».

Submergés physiquement comme moralement par l’ampleur des tâches à accomplir, les bénévoles sont également fragilisés par un sentiment d’impuissance. Il faut alors leur expliquer que leur rôle « n’est pas d’adopter tous les jeunes qui passent, ni de devenir des “parents bis” », souligne Claire Billerach. D’après elle, les jeunes aidants « se prennent les situations de plein fouet, car ils collent à ces jeunes qu’ils accueillent ». Les plus âgés résistent mieux, même si certains ont du mal à refaire surface, comme cette femme qui ne s’est pas remise du départ d’un homme qu’elle n’avait hébergé que quarante-huit heures. « Ça l’a explosée ! Elle ne dormait plus, n’arrivait pas à retrouver l’équilibre ». Elle a confié à la psychologue : « J’y pense tout le temps, je l’appelle au téléphone, il ne répond pas ». Ses enfants ont fini par le lui reprocher : « Il n’est resté que deux jours et il compte plus que nous ? ».

Des difficultés surgissent, nées de l’épuisement, y compris quand on assure des tâches apparemment sans implication émotionnelle. Une femme s’activant en cuisine au Refuge pour nourrir les migrants a raconté à la psychologue : « C’est terrible, on est même entrés en conflit sur la manière d’éplucher les pommes de terre ! ».

Cette usure se greffe aux soucis concrets : trouver un hébergement, une scolarisation, éventuellement un travail. « Avec les problèmes créés par l’administration. Beaucoup de gens qui aident dépriment, assure cette psychothérapeute à la retraite. Tout est fait pour compliquer la vie et nous pousser à abandonner ». La répression des aidants et les condamnations pour « délit de solidarité » suscitent une angoisse supplémentaire. À Briançon, une série de procès a frappé des maraudeurs patrouillant de nuit en montagne pour éviter la mort à des migrants alors qu’ils empruntaient des chemins escarpés balayés par des vents glacials.  Si en aidant on risque une garde à vue, voire plus, sera-t-on capable de le supporter ? Pour s’en protéger, on peut être amené à détourner le regard. Avec ce type d’intimidation, la répression atteint alors son but. « Beaucoup de gens restent en retrait à cause de ça. Les maraudeurs sont sans cesse arrêtés, pour un essuie-glace ou un pneu défectueux, ça n’incite pas à s’engager », rapporte Marie-Anne Miclot-Rousseau. Selon elle, l’impact de ces harcèlements dépasse le stade des tracasseries : « On nous a appris la fraternité, et d’un coup on nous la reproche, avec en plus des violences policières très choquantes. Les valeurs sont chamboulées ». 

Lire la suite sur le site d’Amnesty international

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