Malte a enrôlé des chalutiers privés pour repousser des migrants

Malte a enrôlé des chalutiers privés pour repousser des migrants

Par Nejma Brahim

 

En pleine pandémie, une cinquantaine de migrants naufragés ont été repoussés alors que leur embarcation avait déjà pénétré la zone de secours relevant de cet État membre de l’UE. Une enquête pénale est ouverte à la suite d’une plainte visant le premier ministre.

L’opération s’est déroulée en toute discrétion durant le mois d’avril. D’après une enquête détaillée du New York Times, publiée il y a quelques jours, le gouvernement maltais aurait affrété trois navires privés pour intercepter des migrants en Méditerranée et les renvoyer vers la Libye, malgré la crise sanitaire mondiale.

Le gouvernement maltais avait prévenu, début avril : « Il est de l’intérêt et de la responsabilité des personnes [migrantes] de ne pas se mettre en danger avec un voyage risqué vers un pays qui n’est pas en position de leur offrir un port sûr. » Il ne pouvait plus garantir de porter secours aux naufragés ou de leur permettre de débarquer sur l’île, ses ressources étant déployées dans la lutte contre le Covid-19.

Mais difficile d’imaginer que des stratagèmes de ce genre seraient mis en œuvre pour empêcher les migrants d’atteindre ce pays membre de l’Union européenne, au risque de mettre leur vie en danger et de les renvoyer vers une zone en guerre, alors que les techniques dites de refoulement (ou « push back ») des demandeurs d’asile sont interdites par la Convention de Genève, jugées illégales par nombre d’experts.

En l’occurrence, c’est dans la nuit du 12 avril que les chalutiers Dar al Salam 1, Salve Regina et Tremar ont quitté le port de La Valette (la capitale) à la demande des autorités maltaises, à une heure d’intervalle, rapporte le New York Times, qui a pu joindre le capitaine du troisième bateau, Amer Abdelrazek.

Deux des navires devaient intercepter une embarcation de 51 migrants qui émettait des appels de détresse depuis deux jours. Cinq cadavres ont été retrouvés à son bord, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), et sept passagers sont portés disparus.

Masoud Abdalsamad, qui supervise les opérations internationales au sein des garde-côtes libyens, a assuré au quotidien américain que les autorités maltaises ont fait passer le Dar al Salam 1 pour un navire maltais appelé le Maria Cristina. L’équipage du bateau aurait même peint ce nom par-dessus le vrai pour semer la confusion.

Tandis que celui-ci transportait les migrants, le Salve Regina contenait des denrées alimentaires et de l’aide matérielle à destination des centres de détention libyens. Les deux navires ont rejoint Tripoli le 15 avril, tandis que le Tremar est resté dans les eaux internationales.

L’embarcation fragile des migrants avait atteint la zone SAR maltaise (zone de recherche et de secours), d’après le collectif militant Alarm Phone, qui gère une assistance téléphonique à destination des personnes en détresse en mer et avait pu les géolocaliser. D’après le droit maritime international, Malte en avait donc la responsabilité. Mais depuis, pour sa défense, le gouvernement affirme que les décès seraient survenus avant que l’embarcation n’atteigne sa zone SAR.

Contacté par Mediapart, Neville Gafa, un ancien responsable du cabinet du premier ministre maltais, confirme avoir participé à l’opération. « J’ai été sollicité ce soir-là par le cabinet pour aider à coordonner l’opération avec la Libye et ses garde-côtes, car j’avais tous les contacts nécessaires. Cela a aussi été possible parce que les ports libyens étaient ouverts », confie-t-il, ajoutant avoir réitéré ces affirmations sous serment, alors qu’une affaire a été engagée au pénal par l’ONG de défense des droits civils Repubblika.

Durant trois ans, il a coordonné les opérations dans la zone de recherche et de sauvetage maltaise pour le cabinet du premier ministre et assure qu’aucun refoulement n’avait été réalisé. Il insiste : sa mission était de porter secours aux migrants en mer.

« Ce qu’il s’est passé en avril n’était pas un push back, tempère Neville Gafa. Le contexte de la crise sanitaire a fait qu’il était impossible de les secourir ou de les accueillir, c’est d’ailleurs la version qui a été donnée par le gouvernement maltais devant le juge d’instruction. »

Depuis cette opération controversée, le premier ministre maltais a fait l’objet d’accusations de la part de plusieurs ONG, qui lui reprochent d’avoir commandité le refoulement de ces migrants vers une zone de guerre, occasionnant la mort de cinq d’entre eux. « Certes, c’est une zone de guerre. Mais pourquoi les migrants acceptent de passer par là si c’est dangereux ? Ils utilisent bien la Libye pour fuir leur pays et gagner l’Europe », lâche Neville Gafa.

« Nous sommes consternés que le gouvernement n’ait pas tenté d’expliquer sa relation avec le navire de pêche privé qui renvoyait les migrants vers les atrocités en Libye », ont écrit 28 associations dans un communiqué, dont la fondation Aditus qui milite pour le respect des droits humains à Malte. « Le gouvernement est pleinement conscient que le renvoi des migrants en Libye constitue une violation claire et sans équivoque du droit international, confirmée en 2013 par une décision de la Cour européenne des droits de l’homme contre Malte », poursuivent-elles.

Visé par une enquête à la suite d’une plainte déposée par l’association Repubblika et un député de l’opposition, le premier ministre maltais a récemment déclaré lors d’une conférence de presse « avoir la conscience tranquille ». Et de défendre la décision de son gouvernement de fermer ses ports pendant la pandémie : « Nous ne pouvons pas garantir le sauvetage en mer des immigrants irréguliers. » Alors que les naufragés avaient sans doute l’intention de demander l’asile dans l’UE.

Repubblika a également saisi la Cour européenne des droits de l’homme afin d’obtenir de Malte et de l’Italie qu’elles ne laissent pas des migrants ayant fui la Libye abandonnés à leur sort en mer.

Dans un tweet, l’envoyé spécial du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) pour la Méditerranée centrale, Vincent Cochetel, a estimé que des zones d’ombre persistaient. « Il est certain que des vies auraient pu être sauvées, que le sauvetage n’aurait pas dû être retardé, que les personnes “secourues” n’auraient pas dû être renvoyées en Libye », a-t-il tout de même déclaré, ajoutant que ces derniers doivent maintenant être sauvés des risques sérieux qui pèsent sur leur vie.

Lors d’un débat au sein de la commission des libertés civiles du Parlement européen fin avril, en présence de représentants du HCR, de l’agence Frontex, du Conseil de l’Europe et d’ONG, des députés ont rappelé que la Libye n’était pas un « port sûr » (où le droit maritime impose de déposer tout rescapé secouru en mer), soulignant que « le système d’asile européen commun devait être remanié en mettant l’accent sur la solidarité entre les États membres et le respect de la législation internationale ».

Demandant que la coopération avec les garde-côtes libyens cesse, certains ont critiqué la fermeture actuelle des ports, à l’image de Sophie in ’t Veld (Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe), estimant que « laisser pourrir et se noyer les gens n’est pas une option ».

« En Méditerranée, des êtres humains continuent à se noyer et nos États continuent à les laisser mourir. Pire : le gouvernement maltais enrôle des bateaux de pêche pour les repousser dans les eaux libyennes », a dénoncé le député européen Raphaël Glucksmann (Place publique, groupe des socialistes et démocrates), à l’heure où le Parlement européen s’apprête à examiner le nouveau Pacte sur la migration et l’asile proposé par la Commission européenne.

Dans un courrier récemment adressé à Margarítis Schinás, le commissaire européen chargé du portefeuille « Promouvoir notre mode de vie européen » et des questions migratoires, le président socialiste de la commission « libertés » du Parlement estime, au nom d’une majorité de ses membres, que « la mise en place de voies légales et sûres pour les migrations liées au travail est essentielle pour réduire l’immigration irrégulière ainsi que les risques encourus par les personnes qui tentent d’atteindre l’Europe ».

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