Quel rôle pour les villes dans l’accueil et l’intégration des demandeurs d’asile et réfugiés?

Quel rôle pour les villes dans l’accueil et l’intégration des demandeurs d’asile et réfugiés?

À l’heure où la solidarité européenne fait défaut et alors que les politiques publiques relatives à l’asile et à l’immigration se font plus restrictives dans certains États membres de l’UE, de nombreuses villes se positionnent au contraire comme des forces de soutien, démontrant l’importance de l’échelon local. Seules ou en réseaux, quelle marge de manœuvre s’offrent aux municipalités européennes pour agir aux côtés des populations migrantes et réfugiées ? Dans quelle mesure peuvent-elles s’opposer, ou tenter d’influencer, les gouvernements nationaux pour accueillir dignement et intégrer les nouveaux arrivants ?

Depuis 2013, l’île de Lampedusa en Italie est au centre de l’attention médiatique européenne et internationale en raison des naufrages meurtriers et du nombre d’arrivées sur ses côtes. Devenue le symbole des frontières de l’Europe confrontées aux flux migratoires, Lampedusa n’est cependant pas un cas isolé car, à partir des années 1990 et de la conclusion des accords de Schengen, des politiques publiques visant à réduire l’immigration se sont multipliées. Les frontières extérieures de l’Union européenne ou de l’espace Schengen sont devenues quasi-infranchissables, laissant nombre de personnes bloquées au sein des « villes-frontières » telles que Calais (à la frontière franco-britannique) ou Melilla (enclave espagnole au Maroc). À partir de 2015, et de l’émergence de nouvelles routes migratoires, d’autres « villes-frontières » ont émergé, notamment dans les îles grecques, telles que Lesbos, ou dans les Balkans, comme à Bihać, située à la frontière entre la Bosnie-Herzégovine et la Croatie. Au même moment, certains États européens ont rétabli le contrôle à leurs frontières, faisant émerger des « villes-frontières » au sein même de l’espace de libre-circulation, comme la commune de Vintimille, à la frontière franco-italienne.

Dès l’instant où les populations exilées se sont faites plus nombreuses et visibles au sein de ces villes, plusieurs phénomènes communs ont été observés : les frontières ont été davantage sécurisées pour tenter d’endiguer les arrivées et le nombre de gardes-frontières et/ou de garde-côtes nationaux ou mobilisés via l’agence Frontex a augmenté de manière exponentielle au sein de ces municipalités. De plus, certains États membres ont conclu des partenariats avec des pays tiers pour renforcer la coopération entre les gardes-frontières, tels que les accords initiés dès 1999 entre l’Espagne et le Maroc, ou celle relative à la gestion des flux migratoires dans les pays d’origine (partenariat entre l’Italie et la Tunisie signé en 2003). Certaines « villes-frontières », notamment l’enclave espagnole de Melilla, sont allées jusqu’à s’entourer de barrières physiques couvertes de barbelées pour matérialiser la frontière.

En dehors des aspects sécuritaires, les nombreuses arrivées ont nécessairement soulevé la question de l’accueil des personnes. Selon Louise Tassin, doctorante en sociologie, l’accueil dans ces espaces est toujours, dans un premier temps, improvisé, avec l’organisation de solutions d’urgence et la réquisition de bâtiments publics ou privés par des résidents ou des associations. Ainsi, à Lampedusa et à Vintimille, l’accueil des exilés a d’abord été réalisé dans des casernes de pompiers désaffectées, à Lesbos ce fut dans une ancienne prison. Ces solutions d’urgence peuvent s’inscrire dans la durée, le transitoire devenant pérenne. Ainsi, en l’absence de véritables logiques d’accueil, d’intégration ou de gestion des flux migratoires, les situations temporaires, telles que les camps, ont été maintenues, voire « organisées » par les autorités, comme avec la « jungle » calaisienne, le camp géré par la Croix-Rouge à Vintimille, ou très récemment avec le camp de Vučjak, en Bosnie-Herzégovine. Dans certains cas, les structures improvisées ont été transformées en structures officielles gérées par les autorités : le camp de Moria, sur l’île de Lesbos, en Grèce, est par exemple devenu un centre de premier accueil, puis un hotspot. Dans d’autres situations, les camps ont été évacués et les personnes dirigées vers des centres d’accueil ou de rétention officiels, comme ce fut le cas à Lampedusa, ou encore lors de l’évacuation du camp de Calais en 2016.

Quelles que soient les formes revêtues par ces structures d’accueil dans les « villes-frontières », toutes partagent le fait d’avoir été placées à l’écart des zones urbaines. Par exemple, à Bihać, les personnes ont volontairement été regroupées dans le camp de Vučjak, à huit kilomètres du centre-ville tandis qu’à Lesbos, les demandeurs d’asile ont été transférés du port de la principale ville de l’île, Mytilène, vers la commune de Moria, dix kilomètres plus loin. En plus d’être isolées géographiquement, la majorité des infrastructures d’accueil se trouvant dans les « villes-frontières » font également l’objet de problèmes de fonctionnement (surpeuplement chronique, personnes forcées de s’installer autour des centres dans des campements de fortune, problématiques sanitaires et sécuritaires) qui affectent les droits fondamentaux des personnes hébergées.

L’arrivée massive et l’installation plus ou moins durable de populations migrantes et demandeuses d’asiles dans les « villes-frontières » possèdent de multiples conséquences sur ces territoires. Tout d’abord, l’espace urbain lui-même est transformé, en raison de l’ouverture de centres et de campements formels et informels, mais aussi avec l’augmentation des contingents armés et des contrôles aux frontières. Similairement, on assiste à une transformation démographique des « villes-frontières » puisque les populations locales « initiales » voient arriver sur leur lieu de vie des populations migrantes mais aussi des personnels de gestion des frontières, des acteurs humanitaires, des journalistes ou encore des artistes s’intéressant à la situation.

La « frontiérisation » des villes et l’installation de structures de gestion des migrations en leur sein ont donc pour conséquence une transformation de l’image de la ville. En effet, la large couverture médiatique des événements liés à la migration apporte souvent une image négative de ces territoires perçus comme des espaces de violation des droits de l’Homme pour les uns, ou des lieux d’insécurité pour d’autres. Cela a pour conséquence de faire craindre à la population, à tort ou à raison, une diminution des activités économiques de leur territoire. Celui-ci varie généralement grandement en fonction des territoires et des périodes : on assiste parfois à l’exaspération des populations locales, comme à Calais, ou à l’inverse à des élans de solidarité. Généralement, la perception locale oscille entre ces deux extrêmes : à Lampedusa par exemple, les vainqueurs des élections municipales alternent tous les cinq ans entre personnalités pro ou anti-migrants.

L’émergence progressive des « villes-frontières » en Europe reflète l’évolution des politiques migratoires sur le continent. Dans ces villes comme dans l’Union, l’accent est mis sur la dimension sécuritaire de la gestion des flux, dans l’espoir que les contrôles renforcés ou les barrières physiques aient un effet dissuasif sur les candidats à l’exil. Se pose pourtant la question du respect des droits fondamentaux des personnes concernées, du droit effectif à demander l’asile et au final, de la mise en place de réponses appropriées à un phénomène durable.

 

Lire l’article sur le site de France Terre d’asile

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