Retour à Stepanakert, un voyage vers l’inconnu

Retour à Stepanakert, un voyage vers l’inconnu

Les familles qui avaient fui la capitale du Haut-Karabakh vers l’Arménie au début de la guerre ont commencé à organiser leur retour après la signature du cessez-le-feu, le 10 novembre. Chaque jour, des cars bondés quittent Erevan avec à leur bord des pères de famille à bout de force qui partent en éclaireurs. Reportage.

Je n’avais encore jamais vu d’endroit plus lugubre que ce fil ténu qui relie désormais le Karabakh à l’Arménie. Et je le reverrai dans la nuit du 24 au 25 novembre, en rentrant de Stepanakert à Erevan. En octobre, lorsque Vagram et sa famille, parmi d’autres Arméniens, ont fui Chouchi par cette satanée route sinueuse, ils se sont fait tirer dessus en prime. Vagram avait alors envoyé sa femme et ses enfants à Erevan et était resté à Chouchi. Il a reçu un fusil et a combattu jusqu’à ce qu’on leur ordonne de battre en retraite. La dernière fois qu’il a vu sa maison, elle était encore debout. Mais ça n’a plus d’importance, parce qu’ils ne reverront pas Chouchi [passée sous contrôle azerbaïdjanais].

À la fin de la guerre, Vagram est retourné à Erevan chez ses proches, qui hébergent sa femme et ses quatre enfants dans un deux-pièces. Il est resté quelque temps avec eux, mais leurs économies d’avant la guerre se sont épuisées. “Je voudrais trouver n’importe quel travail à Stepanakert, et un logement, puis je ferai venir ma famille, explique-t-il avec un fort accent et d’une voix trahissant une immense fatigue. Combien de temps peut-on vivre chez les autres ?”

Vagram ne répond pas et se détourne. Je fais mine de ne pas remarquer qu’il pleure. La foule de réfugiés qui retournent à Stepanakert est majoritairement composée d’hommes comme lui. Ils partent vers l’inconnu, c’est pourquoi ils n’emmènent pas leur famille pour l’instant. Sur l’esplanade de la gare routière d’Erevan, les autocars de tourisme bariolés surplombent les minibus taxis boueux. Des voyageurs au regard à la fois vide et inquiet se massent autour. Un chauffeur tasse à coups de pied les sacs dans le coffre ; pourtant, les gens ont peu de bagages : en fuyant le Karabakh, ils n’ont pas emporté grand-chose, pareil aujourd’hui pour le retour. Mais il y a beaucoup de monde.

Aujourd’hui, nous sommes le 23 novembre. Il paraît qu’il y a eu de fortes chutes de neige dans la montagne et que la route n’est pas sans danger. Mais demain, leur a-t-on dit, c’est le dernier jour pour rentrer chez eux. À partir du 25 novembre, la majeure partie du Haut-Karabakh passera sous le contrôle de l’Azerbaïdjan.

La maman de Kristina, 14 ans, l’agrippe fermement par la manche de son blouson rouge. C’est ainsi, sans s’éloigner l’une de l’autre d’un pouce, qu’elles vadrouillent déjà depuis deux mois, depuis qu’elles ont fui le Karabakh en direction d’Erevan. Le village de Taghavard, dans la région de Martouni, où est née Kristina, est devenu azerbaïdjanais le 10 novembre. Kristina n’a pas le temps de me dire en russe où est-ce qu’elles vont vivre à Stepanakert, car le chauffeur annonce que le car est plein. Il démarre. Il est huit heures du matin et c’est déjà le dixième.

Maisons et églises se faisaient pulvériser depuis le ciel

Vagram espère pouvoir partir avec le onzième, qui s’avance justement vers l’arrêt. Il se tient à l’écart et fume cigarette sur cigarette. En temps de paix, il était bijoutier. Marié, il élevait ses quatre enfants dans une grande maison. Lorsque les tirs et les bombardements ont commencé, que les maisons et les églises se faisaient pulvériser depuis le ciel, ils ont passé deux jours tapis dans la cave, puis il a envoyé sa famille à Erevan. Ceux qui avaient une voiture embarquaient avec eux les voisins. Ils ont emprunté la route de montagne que nous connaissons désormais sous le nom de “corridor de Latchine”.

Cette route a toujours été un corridor : étroite,

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Irina Toumakova
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