Une radio de la main gauche, voilà ce qui détermine l’avenir de milliers de jeunes migrants potentiellement mineurs. En l’absence de papiers d’identité fiables, le test osseux de Greulich et Pyle est requis par les autorités pour établir leur âge et s’ils peuvent être pris en charge comme mineurs isolés étrangers (MIE). Le test se base sur le développement des os : on compare une radiographie de la main et du poignet gauches du migrant avec des planches qui suivent l’évolution de l’ossification d’enfants par tranches de six mois. Ces planches de référence ont été réalisées par deux chercheurs, Greulich et Pyle, entre 1931 et 1942. L’analyse vise à repérer le cartilage dit «de croissance» : tant que celle-ci n’est pas terminée, il est visible. L’ossification de ce cartilage, vers 18 ans, marque la fin de la croissance. La main, avec ses nombreux points d’ossification, est le meilleur endroit pour le détecter. Et un petit os du pouce, l’os sésamoïde, apparaît à un certain âge : entre 10 et 15 ans chez les garçons et 8 et 15 ans chez les filles.

«Carences»

Problème, «ces tests n’ont pas été créés pour déterminer l’âge d’une personne, mais seulement pour suivre la croissance des enfants», dit à Libération Catherine Adamsbaum, cheffe du service de radiologie pédiatrique de l’hôpital Bicêtre. S’il n’y a pas de différences entre les ethnies, des facteurs socio-économiques et nutritionnels peuvent modifier la croissance osseuse. «Un enfant qui ne mange pas à sa faim va avoir des carences, notamment en vitamines, et peut avoir un retard d’âge osseux par rapport à son âge civil», souligne la radiopédiatre. Elle l’assure : «Les tests ne sont pas fiables et impliquent des marges d’erreur importantes.» La méthode reconnaît ainsi une marge d’erreur d’un à deux ans pour les adolescents proches de la majorité. «Entre 16 ans et 18 ans, l’âge est difficile à déterminer, on voit peu de différence et c’est très subjectif», dit-elle encore. C’est pourtant la tranche d’âge pour laquelle ces tests sont le plus sollicités.

Peu fiables, imprécis, et pourtant lourds de conséquences. Si les migrants sont considérés mineurs, ils sont intégrés au système de protection de l’enfance, logés et suivis. Dans le cas contraire, ils deviennent demandeurs d’asile, ne sont pas pris en charge et risquent l’expulsion. Même si sa validité scientifique est contestée, le test fait foi au tribunal. Selon la loi, ces tests ne doivent être demandés qu’en l’absence de document ou d’interrogation sur l’âge. En cas de doute, ils doivent toujours pencher en faveur de la minorité. Mais, «les services administratifs remettent en cause quasi systématiquement les documents pour les mineurs les plus âgés, ceux qu’on ne veut pas prendre en charge», estime Marie-Christine Vergiat, vice-présidente de la Ligue des droits de l’homme (LDH). Des questions qui conduisent selon elle «non pas à favoriser la reconnaissance de la minorité, mais à mettre des mineurs dans la rue, alors qu’ils ont droit à protection». «Ces tests doivent donc être utilisés dans des cas extrêmes et toujours au profit du sujet», affirme Catherine Adamsbaum. Le Conseil constitutionnel les ont autorisés l’an passé malgré une marge d’erreur significative.

Entretien

En l’absence de directive européenne, les méthodes employées divergent. «Les autres pays contestent beaucoup moins les documents officiels présentés», affirme Marie-Christine Vergiat. En Allemagne ou en Grèce, on favorise l’aspect visuel du jeune au cours d’un entretien. Au Royaume-Uni, les tests osseux sont même proscrits au profit d’entretiens poussés. La LDH, comme de nombreuses associations, milite pour leur bannissement : «Ce n’est pas parce qu’il y a quelques erreurs dans les documents qu’il faut prendre le risque de mettre des centaines de mineurs en difficulté. Au contraire, c’est en les prenant en charge qu’on les protège et qu’on protège l’ensemble de la population.»

Alexandra Pichard