Zemmour et les milliards des immigrés

Zemmour et les milliards des immigrés

Parler d’économie avec Eric Zemmour, c’est entrer dans un monde parallèle où les repères sont mouvants. L’ex-polémiste tarifé chez Bolloré était connu pour avoir la dent dure et l’affirmation approximative. Le candidat, malgré une hypothétique « mue » au détour du mois de novembre a gardé ses travers.

Il balance entre le mépris pour l’adversaire – Emmanuel Macron est « vide » –, l’injure pour qui ne lui lèche pas les bottes – le journaliste de TF1 Gilles Bouleau est un « con » –, et la vérité alternative lorsqu’il s’agit des faits : il y aurait ainsi plus de 400 000 entrées d’immigrés en France chaque année. Le chiffre provient d’une addition de choux et de carottes, éventuellement comptées deux fois, comme les demandeurs d’asile et les réfugiés, « l’oubli » des 74 000 retours annuels d’immigrés, ou tout simplement les décès.

Tricherie encore lorsque s’agissant des mineurs isolés, il confond les stocks et les flux. Pas grave, les grands chiffres avec beaucoup de zéros cela impressionne toujours et, hélas, peu de journalistes politiques iront chercher la petite bête dans les statistiques du ministère de l’Intérieur. Les contradicteurs demeurent cantonnés aux rubriques de fact checking, que l’on citera le lendemain des émissions grand public, c’est-à-dire trop tard, ou pire, ils feront l’objet d’une attaque en règle des trolls sur les réseaux sociaux.

Résultat, la principale et sans doute la pire proposition d’Eric Zemmour, qui consiste à retirer à tous les immigrés originaires de pays non membres de l’Union européenne le bénéfice des prestations sociales dites « non contributives » – c’est-à-dire les allocations logement et familiale, le RSA, l’allocation adulte handicapé, le minimum vieillesse –, passe le mur du son de la désinformation avec une estimation à 20 milliards d’euros, sans trop émouvoir les rédactions dans l’audiovisuel, et même dans la presse de référence.

A force de mise à plat analytique entre ce qui serait de droite, de droite de la droite ou d’extrême droite, la mise en place d’une société d’apartheid deviendrait une perspective presque discutable entre gens de bonne compagnie.

Supercherie

L’évaluation du montant de ces prestations est pourtant révélatrice de la supercherie (Franceinfo a retracé comment ces Pieds Nickelés de l’éco s’y sont pris) d’Eric Zemmour et son équipe : l’OCDE dans ses Perspectives des migrations internationales 2021 évalue bien à 20,7 milliards d’euros lesdites prestations versées aux immigrés en France, sauf qu’il s’agit dans ce cas, selon la définition de l’ONU, de toutes les personnes nées à l’étranger et résidant en France, soit 8,5 millions d’individus. Parmi ceux-ci, on trouve tous les résidents européens et les résidents français mais nés à l’étranger, y compris les réfugiés d’Algérie, donc, entre autres, les parents d’Eric Zemmour !

En fait, compte tenu des naturalisations, les étrangers provenant de l’extérieur de l’UE et résidant en France représentent bien moins de la moitié du total.

Ce conte pour enfant des « 20 milliards que coûtent les immigrés » est grossier, puisqu’il ne prend pas en compte les contributions desdits immigrés, équivalentes aux prestations reçues selon l’OCDE, et encore moins leur participation à la création de richesse dans le pays. Cette désignation du bouc émissaire, l’immigré, ne peut néanmoins être traitée simplement par le mépris, car elle joue un rôle central dans la candidature d’Eric Zemmour.

Il serait la preuve programmatique qu’Eric Zemmour au pouvoir bloquerait non seulement l’immigration au niveau zéro, mais entamerait un mouvement de « remigration » (même s’il n’utilise pas le terme) en réduisant à la misère une partie de la population immigrée, même résidant légalement sur le territoire.

En cela, il s’assure l’occupation d’un créneau politique depuis lequel il pourra bombarder comme laxistes aussi bien Marine Le Pen – qui a dans son panier une mesure réservant les prestations familiales aux immigrés résidant depuis cinq ans au moins sur le territoire national (c’est déjà le cas aujourd’hui pour le RSA, délai poussé à dix ans pour le minimum vieillesse) – que Valérie Pécresse ou Emmanuel Macron.

Cynisme

Dans un embryon de programme banalement favorable à la bourgeoisie conservatrice (baisse des impôts, héritage, etc.), c’est sa seule mesure d’ampleur en direction des catégories populaires, à qui il promet de financer avec ces 20 milliards fantômes une augmentation du pouvoir d’achat des salariés dont la rémunération est inférieure à 2 000 euros, soit 7,5 millions de personnes.

Autrement dit, il espère susciter l’envie chez les pauvres de se servir chez leurs voisins pour boucler leurs fins de mois. C’est cynique, puisque cela sous-entend que les pauvres ne votent qu’avec leur porte-monnaie, mais aussi risqué, car rien ne dit que les ouvriers et employés français aient perdu le sens moral, ou plus simplement toute lucidité sur les véritables responsables de leurs difficultés.

Enfin, l’opération nécessiterait de revenir sur certaines règles constitutionnelles qui ne sont pas les moindres : l’égalité devant l’impôt, puisqu’on priverait du bénéfice de prestation des personnes qui auraient par leurs impôts (TVA, CSG) participé à leur financement. Et ce sur la base de leur nationalité, ce qui serait contraire à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

Eric Zemmour prétend passer par un référendum pour renier les engagements internationaux de la France, casser les décisions du Conseil constitutionnel et mettre au pas le Conseil d’Etat, et la Cour de cassation. On reviendrait à une conception tyrannique de la démocratie qui ouvrirait la possibilité pour une majorité, et surtout son gouvernement bien entendu, d’opprimer les minorités.

Ce programme d’un Bonaparte le petit, grâce à ses plébiscites, ferait la courte échelle à tout ce qui traîne dans son sillage de réactionnaires, néofascistes, nostalgiques de Vichy, catholiques intégristes et autres tenants du retour à la monarchie qui ont fait le succès de son meeting de Villepinte.

Eric Zemmour est un admirateur de Charles Maurras, théoricien de l’Action française du « politique d’abord » : la réforme des institutions précède et conditionne les autres actes du gouvernement. Ce n’est pas le bien-être de la population qu’il recherche, mais une révolution, non pas conservatrice à la Thatcher, mais réactionnaire, politique, idéologique, sociale.

Démasquer l’imposture dans les chiffres, c’est le premier pas nécessaire – mais pas suffisant – pour débusquer celui qui l’incarne.

 

Lire l’article sur Altereco

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.