En trois ans, plus de 18000 mineurs étrangers ont disparu en Europe

En trois ans, plus de 18000 mineurs étrangers ont disparu en Europe

Jean-Pierre Stroobants

Plusieurs pays ont totalement perdu la trace de ces jeunes migrants non accompagnés

BRUXELLES – bureau européen

Entre 2018 et 2020, quelque 18 000 enfants et adolescents étrangers non accompagnés ont disparu en Europe. Ce nombre, accablant, est aussi approximatif : des Etats – dont la France – ne collectent pas de données précises sur ces disparitions de jeunes migrants et d’autres n’ont fourni que des estimations partielles pour 2020.

L’organisation Lost in Europe, un projet de journalisme d’investigation international regroupant des professionnels de sept pays, a collecté des informations auprès d’une trentaine d’Etats, membres et non membres de l’Union européenne (UE). Elle les a ensuite soumises, en mars, à des experts qui sont arrivés à la conclusion qu’en l’espace de trois ans les autorités avaient perdu la trace d’au moins 18 292 mineurs étrangers non accompagnés (MENA). D’abord abrités dans des centres d’accueil, certains ont probablement rejoint un membre de leur famille. D’autres ont trouvé un travail au noir ou ont été contraints au travail forcé pour rembourser leur dette à l’égard de leurs passeurs. D’autres encore ont été victimes de groupes criminels, dont des réseaux de traite des êtres humains : des filières de prostitution de jeunes Nigérianes ont notamment été mises au jour dans plusieurs pays.

Complexité des institutions

C’est en Italie (5 775 disparitions recensées), en Belgique (2 642), en Grèce (2 118, nombre arrêté à la mi-2020) et en Espagne (1 889) que les disparitions sont les plus nombreuses. Faute de statistiques, on ne sait rien de ce qui se déroule en France, en Grande-Bretagne ou en Roumanie. Lost in Europe relève cependant la fragilité de ces données. Parce que, dans certains pays de première arrivée, des enfants sont enregistrés en tant qu’adultes ou que d’autres transitent par des pays qui ne les enregistrent pas.

En revanche, un mineur quittant, par exemple, un centre en Espagne pour gagner les Pays-Bas sera compté deux fois. En fait, les échanges de données entre les pays de l’UE concernant ces jeunes sont presque inexistants. Comme, apparemment, la prise en compte de leur situation.

« L’Europe est capable de régler la question des compensations si votre avion est en retard, mais un enfant exploité devra, lui, se battre tout seul », déplore Kevin Hyland, membre du groupe d’expert du Conseil de l’Europe, interrogé par un journaliste de Lost in Europe. Deux jeunes Vietnamiens qui figuraient parmi les 37 personnes retrouvées mortes dans un camion frigorifique en Grande-Bretagne, en octobre 2019, avaient tenté, en vain apparemment, d’alerter les autorités néerlandaises sur le rôle de trafiquants avant d’être contraints d’embarquer. Ils n’auraient pas été écoutés.

C’est en 2016, au lendemain de la grande vague migratoire, que Brian Donald, responsable des enquêtes sur les agressions sexuelles à Europol, avait, le premier, attiré l’attention sur ces disparitions en évoquant le cas de 1 000 mineurs ayant demandé l’asile avant d’échapper à toute surveillance. Depuis, la situation a peu évolué, malgré la constitution d’un groupe de travail au sein du Conseil de l’Europe ou l’expression régulière d’Ylva Johansson, la commissaire européenne à la migration, de sa « profonde préoccupation ». Elle l’a répétée récemment lors du 13e Forum européen des droits de l’enfant, qui ambitionne notamment de favoriser une coopération et une coordination plus efficaces au sein des systèmes de protection de l’enfance.

La Commission vient aussi de présenter des « stratégies » sur la traite des êtres humains et les droits de l’enfant. Les institutions européennes ne peuvent jouer qu’un rôle mineur en ce domaine, les Etats étant seuls responsables du sort des mineurs présents sur leur territoire. Europol, l’office de coordination policière, n’intervient que de manière marginale dans ce type de dossiers, lorsque l’une de ses enquêtes concerne un groupe criminel impliqué dans la traite d’êtres humains. Et si la Commission formule des recommandations, elle ne peut qu’espérer qu’elles seront suivies d’effet.

Au sein des pays eux-mêmes, c’est la complexité des institutions qui empêche une bonne gestion du problème des MENA. La Belgique fournit, à cet égard, un exemple caricatural. L’Agence fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile et l’ONG Child Focus recensent séparément les disparitions. Comme le service de tutelle du ministère de la justice, qui récolte les informations des parquets, de la police, des centres d’accueil et d’autres services. Pour remédier à cet éparpillement, le nouveau secrétaire d’Etat à la migration, Sammy Mahdi, a créé un groupe de travail, avec l’espoir d’agir plus rapidement. En 2020, le royaume a recensé
638 disparitions, dont 93 jugées « inquiétantes ».

 

 

Le Monde https://journal.lemonde.fr/data/1392/reader/reader.html?t=16189198740…

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